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Règle d’or

par Olivier du Roy

1. Qu’est-ce que la règle d’or ?

La règle d’or est une maxime morale, attestée universellement et qui propose de conformer mon agir à l’égard d’autrui sur ce que j’attendrais moi-même de sa part. Do as you would be done by, disent les anglo-saxons depuis les 15° ou le 16° siècle, en adoptant une forme proverbiale écossaise qui se substitue chez eux à la forme négative « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » et à la formule évangélique : « Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux ».

Mais, plus qu’une « maxime », la règle d’or est une structure de réflexion et de jugement moral, structure qu’il faut avoir identifiée pour la reconnaître sous les multiples modes d’expression que l’on trouve dans l’histoire et dans les différentes cultures. Elle se caractérise par le fait (qui n’est pas toujours explicité dans la formule) que l’on propose d’inverser les rôles (role reversal) entre l’agent et le patient, entre moi qui agis et celui qui est le destinataire de mon action : le principe en est « de se mettre à la place de l’autre » et d’y ressentir les conséquences et impacts de mon action du côté de celui qui la subit.

Si la maxime est d’usage courant dans le monde anglophone, le monde francophone y porte aujourd’hui peu d’attention. Signe notoire de ce peu d’intérêt, aucune grande encyclopédie francophone ne propose d’article sur la Règle d’or (jusqu’à Catholicisme, en 1990, qui sera la première à en comporter un) alors que toutes les grandes encyclopédies britanniques, américaines ou allemandes y consacrent, depuis le 19°siècle, de longs articles très documentés. Dans le récent Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, sous la direction de Monique Canto-Sperber (PUF, 1996), on ne trouve pas d’article sur la règle d’or. Par contre Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre a remis la règle d’or au centre d’une réflexion éthique contemporaine dans la lignée de la phénoménologie et de la philosophie herméneutique. De plus, les recherches en primatologie et dans les neuro-sciences sur le rôle de l’empathie, comme ouverture originaire et pré-morale à autrui ramènent les recherches sur la réciprocité et l’intersubjectivité au centre des débats sur l’humain et sur le lien social.

Au 20° siècle quelques grandes études sont consacrées à la règle d’or. Elles sont toutes allemandes (Philippidis- 1929 ; Reiner- entre 1932-1977 ; Dihle- 1962) ou américaines (Wattles- 1997). Mais elles sont encore très incomplètes. Il nous a donc semblé utile de mener pour la première fois dans l’histoire de la pensée éthique une étude quasi exhaustive de cette maxime et de son destin étrange dans la pensée occidentale. Aussi faut-il décrire le rôle qu’a joué la règle d’or dans l’histoire de la philosophie et de la théologie. Histoire pleine de surprises, puisqu’à la suite de la découverte de ces maximes chez Confucius par les missionnaires jésuites, on verra Voltaire s’en saisir au 18° siècle pour prouver la possibilité d’une morale naturelle, indépendante de l’Évangile.

2. Quel est le fonctionnement de cette maxime ?

Il faut décrypter le fonctionnement de cette maxime, mettre en lumière la posture morale qu’elle propose. La notion de « role reversal » a été mise en avant par les moralistes anglais, comme elle avait déjà été suggérée par Leibniz : le secret de la maxime est de proposer de « nous mettre à la place de l’autre ». Mais il faut alors élucider comment cette maxime prend le relais de l’empathie naturelle qui nous conduit spontanément, en certaines situations à nous identifier « empathiquement » à autrui. Comment mener de là à la décision morale ?

L’empathie naturelle, cognitive et émotionnelle, est une amorce d’identification à autrui, un amorçage de la sortie de soi pour appréhender et comprendre une subjectivité autre. Nous avons, quoi que nous voulions, une connaissance intuitive d’autrui, de ses sentiments, de sa vulnérabilité…Là s’enracine toute la suite des opérations.

L’appel de l’ éducation à explorer le point de vue d’autrui, ou simplement l’appel des autres, eux-mêmes, à comprendre leur point de vue, nous invitent à explorer les conséquences de nos actions, en nous mettant du côté de ceux qui en subissent les effets. Cette pratique heuristique de l’empathie peut être parfaitement intégrée comme une boussole dans les comportements sociaux. À ce niveau, on peut considérer la règle d’or comme un conseil ou une « Règle de prudence ».

La morale au sens propre commence avec la décision de prendre en compte le point de vue de l’autre et de modifier notre action en faveur de cet autre, en lui accordant une valeur égale à notre point de vue subjectif. En tant que la règle nous retient de nuire à autrui, elle peut être considérée comme une « Règle de sympathie ». En tant qu’elle nous incite à porter des jugements équitables, comme « Règle d’équité ou d’impartialité ».

La formulation de la règle d’empathie se dit, en effet : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ou ce que tu ne voudrais pas subir, ou souffrir » ; « Traite les autres comme tu voudrais être traité toi-même » ; et cette merveilleuse formule anglaise : « do as you would be done by », commentée au début du 17° siècle par le grand théologien anglican, Thomas Jackson : « Car s’ils étaient mauvais lorsque faits à toi, alors ils seront mauvais lorsque tu les infliges aux autres..(…) Généralement la nature et la qualité du mal qui advient à quelqu’un de la part d’un autre est mieux connue en le subissant qu’en le faisant (is much better known by suffering then by doing it) » (Thomas Jackson, The Works, Londres, 1673, Tome 3 , XI, 32, Sermon 1,10, p.612).

Contre la tendance de la philosophie analytique et post-kantienne qui convergent à ne plus reconnaître et à ne valoriser que la signification « équitable » de la règle, nous pensons devoir remettre en valeur et en dignité le versant « pathique » de cette même maxime. L’enjeu final en est l’amplitude du champ de la morale : sollicitude personnalisée pour les prochains, dans la relation de face à face, et justice ou équité pour les lointains que nous reconnaissons humains à distance (géographique ou institutionnelle). Mais un autre enjeu de ce maintien de l’enracinement pathique de la règle est plus anthropologique et philosophique : il donne à penser sur la dimension affective de notre condition humaine où s’origine notre connaissance et reconnaissance de l’autre.

La formulation en mode de règle d’équité se lit : « Ce que tu reproches à autrui ne le fais pas toi-même » (Pittakos, in Stobée, Florilège, III, 79e, éd. Meineke, Leipzig, Teubner, 1855, t. I, p.88) ; « Tout ce que je juge raisonnable qu’un autre me fasse, je déclare qu’il est raisonnable de le faire pour lui dans la même situation » ( Sanuel Clarke, A Discourse Concerning The Unchangeable Obligations Of Natural Religion, dans The Works, t.2, p. 619) ; ou encore John Dewey : « la ’règle d’or’ fournit un point de vue pour considérer les actions ; elle suggère qu’il est nécessaire d’envisager comment nos actions affectent les intérêts des autres autant que les nôtres ; elle tend à éviter la partialité du regard » ( John Dewey, Ethics (1932), Part. 3, chap. 14, § 5, dans Collected Works, Later Works, 1985, p. 280-281).

Comme l’exprimait bien Bossuet : « ‘Faites ce que vous voulez qu’on vous fasse’ ; employez pour vous la même mesure dont vous vous servez pour les autres : toutes les ruses de l’amour-propre seront ainsi éventées. N’ayez pas deux mesures, l’une pour le prochain et l’autre pour vous (…) N’ayez pas une petite mesure où vous ne mesuriez que vous-même, pour régler vos devoirs ainsi qu’il vous plaît (…) Prenez une grande mesure… qui vous range tous deux sous la même règle et sous les mêmes devoirs, tant de l’équité naturelle que de la justice chrétienne » (Jacques Benigne Bossuet, Sermon sur la haine de la vérité, dans Oeuvres complètes, Paris, Bloud et Barral, t. 7, p. 444-447). On le voit, cette formulation revient à dire : n’ayons pas deux poids, deux mesures… pour juger et agir avec impartialité entre nous-mêmes et autrui. Elle fait ici appel au jugement, là où la règle d’empathie fait appel au désir, au vouloir ou à la crainte .

Dans un cas comme dans l’autre, le sens profond de la règle est de proposer un « renversement des rôles ». Avant d’être une injonction (« fais… ») ou un interdit (« ne fais pas »), la règle d’or s’enracine dans une empathie naturelle : loi naturelle disaient les anciens, tendance spontanée de notre nature disent d’autres. Mais par elle-même, la formulation de la règle n’explicite pas le mécanisme sous-jacent (nous mettre à la place de l’autre) qui la rend moralement efficace. En fait, si on l’analyse de plus près, elle nous invite à faire (ou ne pas faire) en tant qu’agent actif ce que nous voudrions (ou ne voudrions pas) nous voir faire en tant que récepteur ou patient de cette action. Do as you would be done by, dit la formule anglaise la plus condensée, ramenant toute la formule au contraste entre l’actif (do) et le passif (be done).

On peut donc, de ce point de vue, rapprocher la règle d’or d’autres approches morales qui privilégient le formalisme procédural par rapport à des contenus précis (matériels). C’est évidemment le cas de l’impératif catégorique kantien qui donne seulement une règle pour tester l’universalisation possible de la maxime de notre action. Ou encore la conception de Rawls qui propose une procédure contractuelle pour la construction de la notion de justice (la position originelle). La règle d’or s’apparente à ce type d’approche procédurale, en ce sens qu’elle n’affiche pas l’autorité de valeurs ou d’idéaux (le Bien, le Vrai, le Juste…), ni celle de vertus (la Charité, la Prudence, la Tempérance…) mais qu’elle propose simplement un « exercice mental » visant à comprendre et prendre en compte le point de vue de l’autre : en se mettant à sa place, de son point de vue, dans sa peau. C’est en fait une « procédure » qui nous est enjointe par la règle : en nous y soumettant nous pourrons, par nous-mêmes, juger de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Elle nous dit : « Allez y voir, du point de vue de l’autre, comme si vous y étiez. Vous n’en sortirez pas indemne. C’est là que vous pourrez juger ce qui est juste et adéquat ». Elle nous prescrit un lieu ou une posture. Jamais un contenu. Et elle nous appelle à juger alors par nous-mêmes, ce qui en fait une maxime de l’autonomie morale. Ce comportement moral s’approfondit lorsque cette inversion des points de vue s’exerce en l’absence d’une identification spontanée et émotionnelle, soit que nous cherchions à explorer et comprendre des points du vue qui nous sont étrangers ou éloignés, soit que nous acceptions de maintenir cette prise en compte du point de vue de l’autre alors qu’il nous agresse ou nous est défavorable. La règle d’or appelle à un décentrement progressif.

Le premier décentrement est de me mettre à la place de l’autre qui me fait face. Mais cette relation duelle peut encore déraper dans un égoïsme à deux, où les subjectivités se mirent et se confondent. Le tiers qui rend l’autre vraiment autre, c’est l’autre de l’autre : celui avec qui il est lui-même en relation, sans moi, hors de moi, à mon insu. Celui peut-être qu’il aime et qui l’aime. Et l’on retrouve ici, dans l’évolution du petit enfant, l’importance de la triangulation œdipienne qui est une épreuve décisive de la maturation émotionnelle et affective. S’arracher à la relation fusionnelle n’est possible que si j’accepte l’autre de l’autre. Mais ce décentrement prend aussi figure de société et de collectivité. L’autre, c’est aussi l’ensemble de la société dans laquelle je vis. Et l’on se souviendra de Ricœur invitant à ne pas privilégier les seules « relations courtes », mais à intégrer dans une éthique des relations interhumaines les « relations longues » de la société, du travail, de la politique .

3. Parcours historique de la maxime en Occident

Par delà l’universalité de la maxime dans toutes les aires culturelles et religieuses du monde qui pourrait donner à penser que cette maxime a partout et toujours la même signification, il nous paraît que l’histoire de la maxime dans la tradition occidentale permet de prendre conscience de l’importance du débat philosophique et moral qu’elle a suscité tout au long de cette histoire, en même temps que la permanence de son impact sur la réflexion éthique.

Attestée dans la Chine de Confucius, dans l’Inde brahmanique comme dans le Bouddhisme, dans l’Égypte pharaonique et dans toutes les grandes religions, la règle d’or se rencontre aussi dans les trois grandes sources de la pensée occidentale : dans la philosophie grecque (chez Aristote, chez les stoïciens), dans le judaïsme (Tobie 4,16 et, contemporain de Jésus, chez le rabbi Hillel) puis dans l’évangile, au cœur du Sermon sur la Montagne. Chez Hillel, comme chez Jésus, elle est donnée comme le résumé de toute la loi.

Un premier rôle qu’elle jouera ensuite tant pour le judaïsme (Lettre d’Aristée, Philon, Ménandre) que pour le christianisme naissant (Aristide, Justin, Athénagoras…), c’est une fonction apologétique, témoignant de la hauteur d’inspiration morale de la foi juive ou chrétienne. Au point que Porphyre riposte en accusant les chrétiens de l’avoir volée aux philosophes païens.

Deuxième épisode : les Pères de l’Église, dès Origène, rapprochent la règle d’or du passage de St.Paul aux Romains sur les Gentils qui ont leur propre loi, leur conscience, en eux-même (ipsi sibi sunt lex). La règle d’or devient pour toute cette tradition patristique, à travers l’immense écho que lui donnent saint Augustin (en Occident) et saint Jean Chrysostome (en Orient), l’expression même de la loi naturelle.

Troisième épisode : Au 13° siècle, la scolastique tend à substituer à ce fondement interpersonnel de la conscience morale, un principe d’inspiration aristotélicienne : le bonum est faciendum, malum est vitandum (le Bien doit être fait et le Mal évité). C’est ce qu’on appelle la « Syndérèse ». Toutefois, la tradition augustinienne et le platonisme des 14° et 15° siècles auront tôt fait de remettre l’intersubjectivité de la règle d’or au cœur de la réflexion morale.

Quatrième épisode : chez Luther et dans toute la tradition réformée, la maxime évangélique joue un rôle fondamental : elle reste la loi naturelle, mais inaccessible à l’homme sans la grâce. L’amour de soi est un amour perverti : il doit se convertir et conduire à préférer l’autre à soi-même. La règle d’or inspire à Luther des sermons entiers.

Cinquième épisode : Déjà chez Gratien et dans toute la tradition des Décretistes, la Règle d’or, sortant de la seule sphère de la morale, était prise dans la problématique des fondements du droit naturel. À partir de Grotius, Hobbes, Pufendorf, puis Rousseau…on cherche dans la règle d’or une illustration des fondements de la vie en société, ou bien au contraire on lui dénie ce statut de maxime fondamentale du Droit Naturel.

Sixième épisode : Alors que le 17° siècle français est centré sur le conflit entre l’amour-propre et l’amour d’autrui, ou entre la passion et la raison, voici que les missionnaires jésuites revenant de Chine, à la fin du 16° et au début du 17° siècles, rapportent et traduisent des textes de Confucius où l’on retrouve la règle d’or de la manière la plus expresse. Après un débat que cela suscitera dans le cadre de la querelle janséniste, c’est à l’époque des Lumières que cette maxime confucéenne trouvera écho, comme chez Voltaire, par exemple, y cherchant la démonstration d’une loi naturelle, issue d’une raison humaine universelle…

Septième épisode : La maxime se désigne pour la première fois comme la « règle d’or » à partir du début du 17° siècle en Angleterre (Golden Rule). Cette appellation restera d’ailleurs l’apanage des anglophones jusqu’à la fin du 19° siècle. La règle d’or prend une place très importante dans la prédication, dans ce siècle très troublé de l’histoire de l’Église d’Angleterre. La pensée de Hobbes (qui fait de la règle d’or une sorte de pacte de non-agression, fondement de la vie sociale) y suscite des réactions passionnées. Le premier livre entièrement consacré à cette maxime paraît en Angleterre à la fin du 17° siècle.

Huitième épisode : La règle d’or devient pour les Quakers un argument décisif dans leur indignation face d’abord aux persécutions qu’ils subissent eux-mêmes de la part de la High Church, puis dans leur protestation contre l’esclavage des noirs qu’ils découvrent dans les Barbades et en Amérique. John Wesley, fondateur des Méthodistes au 18° siècle en fera un des thèmes privilégiés de sa prédication.

Neuvième épisode : En Allemagne, après un usage abusif de la maxime par C. Wolff, Kant envoie la règle d’or aux oubliettes en la traitant de « maxime triviale », ne pouvant être confondue, selon lui, avec son impératif catégorique. La philosophie morale allemande (malgré la réaction de Schopenhauer et de Feuerbach) mettra plus d’un siècle à se libérer de cette stigmatisation kantienne. Plus récemment, Ricoeur, tout en rapprochant la seconde formulation de la maxime kantienne de la règle d’or, a posé la question de savoir si, en privilégiant l’épreuve de la moralité par le double test de l’universalité et de la non-contradiction, Kant ne risque pas de manquer la singularité d’autrui, dans l’application de la règle à une situation où la pluralité des personnes ne se réduit pas à l’humanité en général. Le risque de la morale kantienne est de valoriser le respect du devoir plutôt que la prise en considération du vis-à-vis. Ricœur le montre à travers l’analyse de l’exemple de la promesse. « L’obligation de se maintenir soi-même en tenant ses promesses est menacée de se figer dans la raideur stoïcienne de la simple constance, si elle n’est pas irriguée par le vœu de répondre à une attente, voire à une requête venue d’autrui » (Ricoeur, 1990 : 311). « N’est-ce pas plutôt, dit encore Ricoeur, l’intégrité personnelle qui est enjeu dans les devoirs dits envers autrui ? N’est-ce pas soi-même qu’on méprise en prononçant un faux serment ? » (ibid. : 308).

Dixième épisode : Dans la pensée morale des anglais au 18° siècle, mais aussi chez Rousseau et bientôt au 19° siècle chez Schopenhauer se développe, en utilisant souvent la règle d’or, une éthique dont on cherche les fondements dans les sentiments de sympathie ou de pitié, de compassion (Mitleid). Cela suscite la réaction farouche et pénétrante de Nietzsche. Au début du 20° siècle cela mènera aux analyses phénoménologiques de l’empathie (Einfühlung) chez Husserl, Edith Stein, Max Scheler, Merleau Ponty. Et cela ouvrira la problématique de l’ouverture du moi sur autrui, donnant des bases nouvelles pour une compréhension de ce qui se joue dans la règle d’or sur le plan moral. C’est avec Hans Reiner, disciple de Husserl, puis avec Paul Ricœur que nous trouverons pour la première fois une véritable analyse phénoménologique des ressorts de la règle d’or.

Onzième épisode : À la fin du 19° siècle et au début du 20° siècle, alors qu’en Europe la règle d’or, qu’on a vu figurer dans le Prologue de la Constitution de 1792, inspire quelques grandes figures du mouvement social, comme Proudhon ou Tolstoï, en Amérique, c’est un véritable mouvement politico-social qui la prend pour étendard. On veut dresser un monument à la règle d’or dans Central Park. Des hommes politiques (John Hay, secrétaire d’Abraham Lincoln, Samuel Milton Jones), des grands managers (Arthur Nash, James C. Penney) en font un principe de gouvernement des hommes. Cela conduira au grand discours de John Kennedy contre la ségrégation raciale, où il utilise la règle d’or comme argument. Tout cela signifie que, dans la tradition morale et religieuse des États Unis, cette maxime a gardé un impact profond qui prend ses sources dans les revivals chrétiens de ses origines.

Douzième épisode : Avec John Dewey, Erikson, Piaget, Lawrence Kohlberg, le 20° siècle découvre et analyse le rôle de l’éducation et de la genèse psychologique des jugements moraux. Du coup, la règle d’or apparaît comme la découverte progressive de la réversibilité qui caractérise la notion de justice et qui est le fruit d’une maturation à la fois cognitive, de l’éducation morale et d’une découverte des règles de la vie en société. La règle d’or jouera un rôle important pour caractériser certains stades de ce développement moral de l’enfant, de l’adolescent, de l’homme adulte. Cela aboutira à des élaborations complexes en philosophie morale et politique chez Hare, Singer ou Rawls.

4. Les objections faites à la règle d’or

On trouve tout au long de l’histoire de cette maxime, trois types d’objections récurrentes.

La première s’adresse à la règle d’empathie sous sa forme négative. C’est la fameuse objection du criminel face à son juge : « Pourquoi me condamnes-tu ? Tu ne voudrais pas toi-même être ainsi châtié ! » On trouve déjà cette objection chez Pierre Lombard et chez Abélard au 12° siècle avant qu’elle ne soit reprise par Kant. Mais les moralistes anglais du 17° siècle, comme Thomas Jackson, l’ont brillamment réfutée : la situation ne se joue pas seulement entre le juge et le criminel, mais la société (que sert le juge) doit être prise en compte comme une tierce partie. Et de plus la règle n’a pas à être alléguée par le criminel, mais prise en compte par le juge lui-même qui ne peut prononcer un châtiment que s’il est prêt à se l’appliquer à lui-même, s’il se trouvait coupable des mêmes crimes.

La seconde se rencontre déjà chez Augustin d’Hippone au 5° siècle. Elle porte sur la maxime positive, telle qu’on la trouve dans l’évangile : c’est le risque de l’interpréter pour justifier la complicité dans le vice. D’où la tendance d’un grand nombre d’auteurs de la tradition chrétienne occidentale de compléter la règle en ajoutant : « tout ce que vous voulez de bien pour vous… » ou de spécifier que cette référence à soi ne peut s’appuyer que sur une volonté « raisonnable ». Ce faisant on affaiblit la maxime, puisqu’on renvoie à un jugement de valeur, au lieu d’en faire la source de la valeur. Cela revient en fait à ramener la forme empathique à la règle d’équité : ce que vous jugez bon pour vous, jugez-le tel aussi pour autrui.

La troisième a été popularisée par la fameuse boutade de Bernard Shaw : « Ne faites pas aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fasse ; ils n’ont peut-être pas les mêmes goûts que vous » ! Cette objection s’adresse surtout à la forme positive de la règle (empathique). Elle évoque le risque de projeter sur autrui ses désirs et ses attentes. Beaucoup d’auteurs sont dès lors tentés de donner leur préférence à ce qu’on a appelé la maxime « inversée » qui semble laver la règle d’or du soupçon de référence égoïste à nos propres désirs. Mais la formulation « inversée » revient à se mettre en dépendance totale par rapport aux attentes et désirs d’autrui : « Traite autrui comme lui désire être traité ». Mais la règle d’or prescrit non pas de transposer à autrui mes préférences, c’est-à-dire le contenu ou les objets de mes désirs ou de mes craintes, mais de prendre le sujet « autrui », sur base de mon expérience de sujet, comme point de référence aussi important en valeur, donc substituable à moi. C’est une maxime de réversibilité (inversez les positions et les rôles) et non de projection assimilatrice (l’autre comme moi-même, similaire à moi). Elle prend clairement et résolument son point de départ dans mon expérience individuelle d’un ego, désirant et souffrant, d’un ego ayant pour soi-même une importance décisive. Elle me suggère d’imaginer l’autre aussi « ego » que moi, aussi important pour lui-même que je le suis pour moi-même. Aussi Melvin Hare propose de traduire la règle d’or par « Traitez autrui comme (as) vous souhaitez être traité ». On voit mieux dès lors en quoi elle ne peut conduire à projeter sur autrui mes préférences. Car aimerais-je moi être traité ainsi et voir autrui projeter sur moi ses désirs ou ses appréhensions ?

5. Conclusion

La règle d’or revient dans l’actualité d’abord dans les recherches d’une éthique mondiale, mise en avant par la Gründung für eine Weltethik, animée par le théologien allemand Hans Küng. Mais aussi dans le sillage d’une floraison d’études actuelles sur l’empathie animale (F. De Waal), sur l’empathie analysée du point de vue des neurosciences (Decety, Jorland, Berthoz), sur l’empathie du point de vue phénoménologique (J. L. Petit, E. Housset) ou moral (Martin Hoffman). Enfin les réflexions du mouvement du Care, initié par Carol Gilligan et les gender studies américaines, ont remis en cause la primauté accordée à la justice sur la sollicitude. Elles commencent à susciter des analyses éthiques qui font place à la relation interpersonnelle et à l’affectivité. La règle d’or devrait retrouver un rôle central dans les synthèses issues de ces différents courants de pensée.

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Liens : Care - éthique - équité - empathie

Comment citer cet article :

Du Roy, Olivier (2009), « Règle d’or », in V. Bourdeau et R. Merrill (dir.), DicoPo, Dictionnaire de théorie politique.

http://www.dicopo.org/spip.php ?article114

Date de publication :  non spécifiée
Dernière modification substantielle :  Samedi le 7 février 2009 à 04:20
Dernière modification :  Jeudi le 12 février 2009 à 04:15

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